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Taxer le mobile money : L’erreur que l’Afrique s’apprête à répéter

Mobile Money en Afrique

Près d’une vingtaine de pays africains ont instauré des prélèvements sur les transactions de mobile money. Les données disponibles en 2026 dressent un constat sévère : le rendement budgétaire est modeste, les effets sur l’inclusion financière sont bien réels, et les populations les plus vulnérables en supportent le coût le plus élevé.

Il y a quelque chose d’instructif dans la trajectoire du Ghana. En mai 2022, le gouvernement d’Accra avait instauré une taxe de 1,5 % sur les transactions électroniques, espérant engranger des recettes substantielles dans un contexte de crise budgétaire sévère. L’effet fut immédiat, mais inverse à l’intention : les usagers ont massivement contourné le prélèvement, les transactions ont chuté et le rendement fiscal a déçu les projections initiales. Le taux a été ramené à 1 % en 2023, puis la taxe a été purement et simplement supprimée en 2025. Trois ans, trois révisions, un abandon.

Accra n’est ni la première ni la dernière à avoir emprunté ce chemin. La Tanzanie, l’Ouganda, le Kenya : tous ont tâtonné, corrigé, parfois reculé. En Ouganda, une étude de l’UNCDF établissait qu’en quinze jours, 47 % des usagers avaient cessé d’utiliser le service, et certains segments de paiements marchands avaient enregistré des chutes de transactions atteignant 60 %. Au lieu d’en tirer une leçon continentale, d’autres gouvernements ont regardé ailleurs et recommencé.

C’est l’histoire que racontent, avec une précision accablante, le rapport publié en mars 2026 par le GSMA et un working paper que le FMI a consacré l’an dernier à cette question. Leur verdict commun mérite d’être lu par tout ministre des Finances du continent : ces taxes rapportent peu, coûtent beaucoup et frappent d’abord les plus pauvres.

Une cacophonie fiscale au cœur même de l’UEMOA

Une vingtaine de pays d’Afrique subsaharienne avaient, au troisième trimestre 2025, introduit une forme de prélèvement spécifique sur le mobile money. Les architectures varient fortement : certains taxent la valeur brute de la transaction, d’autres les frais de l’opérateur, d’autres encore le chiffre d’affaires des plateformes. Les taux s’échelonnent de 0,1 % au Tchad, qui envisage d’ailleurs de supprimer ce prélèvement dans sa loi de finances 2026, jusqu’aux dispositifs les plus élevés du continent, dont le Togo, où la fiscalité applicable aux services de mobile money a été fixée à 10 % dans le cadre d’une réforme substituant ce prélèvement à la TVA de 18 % antérieurement applicable.

Ce qui devrait alerter davantage, c’est que la cacophonie règne au sein même de la zone UEMOA, dont l’ambition historique est précisément l’harmonisation des politiques économiques. Le Bénin taxe à 5 % les frais de transaction. Le Mali prélève 1 % sur les retraits depuis mars 2025. La Côte d’Ivoire a opté pour une taxation du chiffre d’affaires des opérateurs, un modèle moins visible pour les usagers mais non moins réel dans ses effets sur les prix. Depuis lors, d’autres pays de la zone ont rejoint le mouvement. Aucune doctrine commune, aucune coordination : chacun improvise sa propre fiscalité sur une infrastructure qui, par nature, transcende les frontières nationales.

Le seuil que personne ne respecte

Le GSMA a réalisé un travail que les ministères des Finances auraient dû mener avant de légiférer. En croisant les données de prix, les volumes transactionnels et les comportements des usagers dans cinq pays, le rapport établit un seuil analytique d’une clarté désarmante : toute taxe dépassant 0,2 % de la valeur de la transaction provoque des distorsions comportementales mesurables et une substitution vers le cash.

L’IMF Working Paper WP/25/255, produit par des économistes du Département des affaires fiscales du Fonds, confirme cette mécanique à partir de données transactionnelles réelles. Au Cameroun, les cinq premiers mois suivant l’introduction de la taxe en 2022 ont suffi à provoquer une baisse de 40 % de la valeur mensuelle moyenne des transactions taxées par usager. En République centrafricaine, la taxe de 1 % introduite en avril 2024 a fait chuter le nombre mensuel de transactions de 51 % par usager. L’élasticité-prix mesurée est de -2,1 : lorsque le coût augmente de 10 %, les transactions reculent de 21 %.

L’ICTD, qui a suivi ces dynamiques dans sept pays à travers son programme DIGITAX, confirme que l’incidence de ces prélèvements est structurellement régressive : les petites transactions, celles des ménages modestes et des micro-commerçants, supportent proportionnellement une charge bien plus lourde que les transferts de valeur élevée. En taxant le mobile money, les États risquent moins de capter une rente que de renchérir des flux numériques qui contribuaient à rendre une partie de l’économie informelle plus visible et plus traçable, tout en favorisant un retour vers le cash.

Or, presque tous les pays ayant légiféré se situent bien au-delà de ce seuil de 0,2 %, autant de dispositifs qui, selon les données disponibles, produiront des effets que leurs concepteurs n’ont manifestement pas anticipés.

Le GSMA souligne également que, dans tous les pays étudiés, les femmes accusent un retard de 8 à 16 points par rapport aux hommes en matière de détention d’un compte mobile money. Une taxe qui renchérit le service réduit d’abord l’accès de celles qui disposent du moins d’alternatives.

Les gouvernements attendent des centaines de milliards de FCFA. Des projections qui omettent ce que le GSMA chiffre de l’autre côté du bilan : une hausse de 10 points du taux d’adoption du mobile money génère entre 0,4 % et 1 % de PIB supplémentaire par an. Freiner cette dynamique revient à réduire la base imposable future. La recette directe risque ainsi d’amputer la recette indirecte, comme l’a illustré la Zambie après avoir doublé sa taxe en janvier 2025, au détriment de ses propres recettes d’impôt sur les sociétés.

Taxer le cash, pas le numérique

La réponse existe, et elle a déjà été formulée publiquement. À Kigali, en mars 2026, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a proposé d’inverser la logique : alourdir le coût du numéraire pour rendre les paiements électroniques plus attractifs que le cash, plutôt que l’inverse. Le Kenya, de son côté, a choisi de numériser la collecte fiscale elle-même, via une plateforme publique qui agrège désormais l’équivalent d’un milliard de shillings par jour. Il est donc possible d’utiliser le mobile money pour collecter l’impôt sans taxer chaque transaction.

L’Afrique a mis vingt ans à construire ce que d’autres régions du monde n’ont toujours pas : un système de paiement populaire et décentralisé, représentant une part majoritaire des transactions mondiales de mobile money, selon le GSMA State of the Industry Report 2025. Le Tchad veut supprimer sa taxe. Le Ghana l’a fait. Le Gabon l’a rejetée au Parlement. Ces renoncements ne sont pas des défaites, mais des ajustements lucides. Il serait moins coûteux, pour les États qui hésitent encore, de les considérer comme des avertissements plutôt que comme des précédents à ignorer.

Fiacre E. KAKPO
Financial Editor-in-Chief | Head of Finance Desk | Country Manager | Research & Insights | Data Intelligence & Media AI Project Management