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ZLECAf : Une mise en œuvre lente mais stable

Par Jesdias LIKPETE

Depuis son entrée en vigueur en janvier 2021, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) suscite autant d’espoirs que de défis. Avec ses 1,2 milliard de consommateurs et un PIB cumulé de 3,4 trillions de dollars, elle représente l’initiative commerciale la plus ambitieuse du continent. Mais quelles sont ses chances de réussite ?

La ZLECAf retrouve sa source dans les clauses du traité d’Abuja (1991), instituant la Communauté économique africaine à travers six étapes essentielles sur une période de transition de 34 ans », rappelle le professeur Camille Guidimè, économiste et enseignant à l’Université de Parakou (Bénin). Pour lui, cette initiative a connu une avancée majeure avec la signature de l’accord par 54 des 55 pays africains et sa ratification par 85 % d’entre eux. Toutefois, si la volonté politique est affichée, la mise en œuvre concrète demeure incomplète. « La contrainte qui surgit est que cette mise en œuvre est couronnée par une forte institutionnalisation », explique l’économiste. En d’autres termes, malgré la création de comités nationaux et régionaux, ainsi que la validation des plans d’action, les effets tangibles sur le commerce intra-africain restent limités. Un exemple significatif est l’Initiative Guidée du Commerce (ICC), censée tester l’arsenal juridique et institutionnel de la ZLECAf. « Il a été démarré par 8 pays et a atteint un record de 34 pays. Mais là aussi, ce sont quelques pays qui échangent sous l’initiative guidée, car les autres n’ont pas encore déposé leur liste de concessions tarifaires », souligne-t-il, citant le cas du Togo. Si les trois phases de mise en œuvre de la ZLECAf sont presque terminées, « la pleine mise en œuvre nécessite une coordination continue entre États membres et un renforcement de la volonté politique pour surmonter les défis restants », avertit Aguorigoh Youssifou, Économiste et expert en politique commerciale et droit du commerce international.

Une opportunité majeure pour l’économie africaine

Malgré ces obstacles, la ZLECAf représente une véritable aubaine pour le continent. Elle vise à dynamiser le commerce intra-africain, encore trop faible : « Il est d’environ 15 % actuellement, contre 13,8 % en 2022 et 14,1 % en 2021, soit une diminution de 0,6 % en glissement annuel », observe Aguorigoh Youssifou. L’objectif affiché, clarifie-t-il, est de porter ce taux à 52 % et au-delà, à condition de réduire les barrières non tarifaires. Au-delà du commerce, la ZLECAf pourrait jouer un rôle clé dans l’attractivité des investissements directs étrangers (IDE), avertit l’enseignant. Selon lui, en instaurant un cadre juridique harmonisé, elle rend l’environnement économique plus stable et prévisible pour les investisseurs. Par ailleurs, l’initiative ambitionne d’accélérer la transformation des matières premières africaines en produits finis, afin de réduire la dépendance aux importations manufacturières. « Elle permettra de valoriser les chaînes de valeurs régionales et, par conséquent, de booster la production et d’améliorer la contribution du secteur secondaire dans le PIB des pays africains », explique le professeur Guidimè. D’après lui, cette mutation économique vise également à « réduire l’effet des chocs exogènes hors du continent sur les chaînes d’approvisionnement des biens de consommation ». Toutefois, l’expert en politique commerciale et droit du commerce international met en garde : « Il est nécessaire de relever les défis liés aux infrastructures, aux règles d’origine et autres défis structurels dont souffre le continent. »

Des gains économiques inégaux selon les secteurs et les pays

L’un des objectifs de la ZLECAf est d’amplifier la transformation industrielle en Afrique. « Tous les secteurs de l’économie connaîtront une amélioration de leur contribution au PIB de l’Afrique », estime Aguorigoh Youssifou. Toutefois, c’est le secteur secondaire, notamment la transformation des produits agricoles et miniers, qui devrait bénéficier le plus de cette intégration économique, fait-il savoir. « La ZLECAf repose sur une amélioration de ses productions, notamment la transformation des produits de base (agriculture, minerais…) par le secteur secondaire », explique l’économiste. Cette mutation nécessite toutefois des infrastructures adaptées, qu’elles soient financières (comme les fintechs), matérielles ou routières, pour garantir une fluidité des échanges. « Après la mise en œuvre totale de la ZLECAf, le secteur secondaire africain serait plus compétitif structurellement au détriment du secteur primaire, en passant par le secteur tertiaire qui servira d’huile dans les rouages de cette transformation structurelle », indique l’expert en politique commerciale et droit du commerce international. D’un point de vue géographique, les grandes économies africaines comme l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Égypte devraient être les premières bénéficiaires, grâce à leur structure industrielle et leur stabilité relative. Mais d’autres nations dynamiques et économiquement stables pourraient aussi tirer leur épingle du jeu. En revanche, les pays confrontés à des crises politiques ou environnementales risquent de voir leur potentiel économique affaibli. « Les pays instables verront leurs tissus industriels fragilisés compte tenu du déficit infrastructurel et de l’incertitude de l’économie. Cela se traduira par une fuite des capitaux et des investisseurs », prévient Aguorigoh Youssifou.

Renforcer les bases pour attirer davantage d’investissements

Pour que la ZLECAf tienne toutes ses promesses, plusieurs actions doivent être mises en œuvre rapidement. L’un des principaux défis concerne les infrastructures. « Moins de 30 % des routes sont bitumées en Afrique, ce qui impacte le coût de transport, qui est élevé à plus de 60 % comparativement au continent européen », rappelle l’économiste. La numérisation des procédures douanières et portuaires est également essentielle. Des initiatives comme le Guichet Unique du Commerce Extérieur (GUCE) en Côte d’Ivoire ou le SEGUCE au Togo montrent la voie, mais elles doivent être généralisées. Il en va de même pour les postes de frontières uniques, comme ceux déjà mis en place en Afrique de l’Est. Un autre levier actionnable consiste dans le renforcement des chaînes de valeur régionales pour réduire la dépendance aux matières premières brutes. « Le développement des chaînes de valeurs régionales permettra de diminuer la dépendance des produits de base », explique Aguorigoh Youssifou. Enfin, il est primordial d’améliorer l’accès au crédit pour les TPME industrielles, qui peinent encore à se financer. L’économiste insiste également sur la nécessité d’assurer un climat politique stable, facteur clé pour attirer les investissements directs étrangers (IDE).

Un succès progressif mais inéluctable

Malgré son potentiel, la ZLECAf reste confrontée à plusieurs défis structurels. « Concernant l’accord sur le commerce des marchandises, seulement 92,4 % des lignes tarifaires ont des règles d’origine définies », souligne l’expert en politique commerciale et droit du commerce international. Ce retard entrave la mise en œuvre effective de la zone de libre-échange. Une autre contrainte majeure réside dans la fragmentation monétaire. En effet, la pluralité des monnaies africaines oblige encore les échanges à se faire en dollars, ce qui accroît les coûts de transaction, regrette l’économiste. La généralisation du système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), initié par Afreximbank, pourrait atténuer cette barrière, indique-t-il. Les tensions commerciales et politiques entre certains États africains constituent également un frein. L’exemple du différend entre le Kenya et la Tanzanie sur les importations de lait et de céréales en 2023 illustre bien comment des mesures protectionnistes peuvent ralentir l’intégration régionale.

Face à ces défis, la ZLECAf est-elle vouée à l’échec ou peut-elle s’imposer durablement ? Pour Aguorigoh Youssifou, le scénario le plus probable est celui d’un « succès progressif avec une mise en œuvre lente mais stable ». « Il n’y a qu’un seul pays qui n’a pas encore signé l’accord, et 87 % des pays l’ayant signé l’ont déjà ratifié », rappelle-t-il. Cela traduit une réelle volonté politique d’aller de l’avant, malgré les lenteurs administratives et les défis techniques. Un autre point positif est le soutien que les institutions financières comme la BAD et Afreximbank apportent au processus, en appuyant les initiatives de financement et les mécanismes d’intégration monétaire. En somme, si la route est encore longue, la ZLECAf représente une opportunité historique pour l’Afrique. À condition que les États membres intensifient leurs efforts pour lever les obstacles restants, cette zone de libre-échange pourrait bien devenir le levier de croissance et de transformation économique que le continent attend depuis des décennies.