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Sénégal : Des syndicats dénoncent une distorsion de concurrence au profit de Starlink

Sénégal : Des syndicats dénoncent une distorsion de concurrence au profit de Starlink

L’entrée de Starlink, filiale du groupe spatial d’Elon Musk, sur le marché sénégalais des télécommunications continue de susciter une vive controverse. Face à la presse, ce jeudi 19 février 2026 à Dakar, la Coordination des syndicats des opérateurs de télécommunications (SYTS, SNTPT-Sonatel, SNTS, SNTPT Expresso) interpelle les autorités sur les implications économiques, concurrentielles et stratégiques de cette autorisation.

Par Bacary DABO

Les autorités sénégalaises auraient commis un « crime économique » en autorisant, le 4 février 2026, Starlink, société appartenant à Elon Musk, à entrer sur le marché sénégalais des télécommunications en qualité de fournisseur d’accès à internet (FAI), sous le régime d’autorisation prévu par la loi 2018-28 portant Code des communications électroniques. C’est la conviction de la Coordination des syndicats des opérateurs de télécommunications (SYTS, SNTPT-Sonatel, SNTS, SNTPT Expresso).

Lors d’une conférence de presse tenue ce jeudi 19 février 2026 à Dakar, les syndicats ont estimé que cette qualification posait problème. Avant 2017, rappellent-ils, les FAI étaient soumis à un régime de licence. L’assouplissement introduit par la réforme visait, selon eux, des acteurs de taille modeste. Or, affirment-ils, Starlink n’est pas un opérateur classique : l’entreprise dispose de sa propre infrastructure satellitaire, exploite des fréquences radioélectriques et peut adresser le marché national à grande échelle.

Selon leurs calculs, l’État aurait dû exiger un ticket d’entrée minimal de 23,5 milliards de FCFA. Dans un contexte de dette publique élevée, cette ressource potentielle est jugée stratégique. Les syndicats recommandent ainsi une réforme du Code des communications électroniques afin d’y intégrer explicitement les opérateurs satellitaires globaux.

Ils soulèvent également la question de l’équité concurrentielle. Les montants acquittés par les opérateurs historiques alimentent la polémique. Ils rappellent que Sonatel a versé 100 milliards de FCFA pour la 4G et le renouvellement de sa concession, puis 34,5 milliards de FCFA pour la 5G. Yas (ex-Free) a payé 27 milliards de FCFA pour la 4G, auxquels se sont ajoutés 13,5 milliards de FCFA supplémentaires. Expresso Sénégal a, pour sa part, déboursé 5 milliards de FCFA pour la licence 5G.

Dans ces conditions, les syndicats estiment qu’un simple régime d’autorisation pour Starlink crée une distorsion de concurrence. « À caractéristiques similaires, règles similaires », résument-ils, soulignant que l’opérateur satellitaire utilise lui aussi des ressources rares relevant de la souveraineté nationale.

La connectivité universelle : argument fallacieux ?

Le gouvernement justifie sa décision par la volonté d’accélérer la connectivité universelle, affirmant que seuls 40 % des Sénégalais seraient connectés à internet. Les syndicats contestent cette interprétation des données de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP). Selon l’Observatoire de l’internet, le taux de pénétration de 40 % concernerait uniquement l’internet fixe (ADSL et fibre), tandis que le taux combiné fixe et mobile dépasserait 120 %.

En juin 2024, le taux de pénétration de l’internet mobile haut débit (3G/4G/5G) atteignait 95,15 %, avec une couverture 5G estimée à environ 40 % de la population. Par ailleurs, Sonatel a lancé en décembre 2025 une offre satellitaire couvrant l’ensemble du territoire national.

Les syndicats s’interrogent également sur la viabilité sociale du modèle Starlink. « Le coût des kits et abonnements, plus élevé que les offres locales, est-il compatible avec les réalités économiques des zones blanches, souvent dépourvues d’électricité ? », s’interrogent-ils.

Ils pointent aussi la gestion du Fonds de service universel, alimenté à hauteur de plus de 200 milliards de FCFA par les opérateurs, dont l’impact sur la couverture des zones blanches reste contesté.

Souveraineté numérique et dépendance stratégique

Au-delà des considérations économiques, la question est aussi géopolitique. Les syndicats évoquent une dépendance potentielle du Sénégal à un acteur privé étranger capable, en théorie, de restreindre l’accès au réseau. Ils citent notamment des controverses internationales impliquant Elon Musk, dont des tensions avec des autorités judiciaires étrangères, ainsi que son influence sur certains théâtres géopolitiques sensibles.

Ils avancent plusieurs risques : une exposition accrue des données nationales ; un ralentissement des investissements dans les infrastructures terrestres, notamment la fibre optique ; une érosion des recettes fiscales ; et une vulnérabilité renforcée face à d’éventuelles sanctions extraterritoriales.

Pour eux, l’affaire Starlink dépasse la simple arrivée d’un nouvel entrant sur le marché. Elle renvoie à un choix de modèle pour l’économie numérique sénégalaise : ouverture accélérée à des acteurs globaux ou consolidation des champions nationaux dans un cadre régulé et équilibré.

Alors que le gouvernement met en avant l’inclusion numérique et l’innovation, les syndicats appellent à une révision du cadre légal, à davantage de transparence sur le cahier des charges et à une harmonisation des conditions financières.