Compétitivité du Sénégal : Entre défis d’un nouveau cycle de performance et fragilités

Le Rapport national sur la compétitivité 2024, présenté ce jeudi 4 décembre 2025 à Dakar par le Centre d’études de politiques pour le développement (Cepod), apporte un éclairage sans filtre sur l’état de santé de l’économie sénégalaise. Il met en lumière le récit d’un pays qui avance, parfois vite, parfois timidement, mais qui doit désormais accélérer s’il veut transformer ses ambitions en réalité.
Par Bacary DABO
Depuis 2016, le Sénégal enchaîne les années de croissance, résistant mieux que nombre de pays à la pandémie. Dans les entreprises formelles, une faible portion du tissu économique, l’activité s’est fortement dynamisée.
Près de 80 % de hausse du chiffre d’affaires en six ans : 20 000 milliards de F CFA qui, sur le terrain, se traduisent par plus d’emplois, plus de recettes fiscales et une activité économique plus animée. Malheureusement, cette progression reste jugée très insuffisante comparée aux pays véritablement compétitifs.
Mais cette vitalité cache des fragilités. Le rapport du Cepod montre que l’industrie sénégalaise perd du terrain et que le revenu par habitant progresse trop lentement. Autrement dit, la croissance ne se diffuse pas suffisamment dans les ménages.
Sur le plan social, le document évoque une situation faite de petites victoires et de grands chantiers : la pauvreté recule légèrement, l’accès à l’eau s’améliore, l’électricité progresse et la malnutrition chute de moitié.
Pourtant, les inégalités, notamment entre hommes et femmes, demeurent tenaces, et la couverture sociale reste trop limitée pour protéger les plus vulnérables.
La « surprise positive » vient de la performance environnementale, qui rebondit fortement après des années difficiles. La gestion des déchets, la qualité de l’air, les politiques climatiques… témoignent d’efforts qui commencent à produire des résultats.
Mais le véritable nœud du problème réside dans le « capital humain ». Le rapport le dit sans détour : trop peu d’enfants maîtrisent les apprentissages de base, trop de jeunes quittent prématurément le système éducatif, trop de talents restent inexploités. Dans un monde qui se digitalise à grande vitesse, cette faiblesse pèse lourdement.
Quant à l’environnement des affaires, il avance entre promesses et frustrations. Le Sénégal reste bien classé en Afrique pour sa gouvernance. L’offre de services financiers est diversifiée et l’innovation progresse.
« Le pays gagne des places dans les classements internationaux. Mais les entrepreneurs racontent aussi des procédures longues, des coûts élevés et une fiscalité qui manque de prévisibilité. Résultat : les investissements privés montent, mais leur efficacité reste limitée ».
La densité entrepreneuriale demeure très faible : 1,3 entreprise pour 1 000 actifs, un niveau loin des standards internationaux.
Pourtant, comme le souligne le rapport, l’envie d’entreprendre est réelle. Depuis 2016, les créations d’entreprises dépassent systématiquement les fermetures, signe d’un pays où l’audace gagne du terrain. Mais la densité entrepreneuriale reste insuffisante : l’écosystème compte trop peu d’entreprises pour transformer durablement l’économie.
Ce constat amène Alla Sène, de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (Cnes), à estimer que les Sénégalais doivent s’inspirer du modèle marocain, qui encourage la mutualisation des forces pour créer des SARL plutôt que de multiplier de petites entreprises trop fragiles pour survivre.
Le rapport rappelle aussi le poids décisif de la géographie : quatre régions concentrent l’essentiel des opportunités économiques. Les zones économiques spéciales et les agropoles existent, mais leur impact demeure embryonnaire.
Au fond, le document indique qu’un nouveau cycle doit s’ouvrir. Un cycle où l’État accélère les réformes, où l’école devient le premier moteur de la compétitivité, où l’industrie se modernise et où les exportations se diversifient au-delà de quelques produits bruts.
Un cycle où la compétitivité ne serait plus un slogan, mais une transformation concrète vécue dans les usines, les startups, les exploitations agricoles, les ports et… dans le quotidien des Sénégalais. Le défi est immense, mais l’élan est là. Reste à le convertir en véritable changement.
Ousmane Sy, directeur exécutif de l’Union nationale des commerçants et industriels (Unacois-Jappo), plaide pour la relance d’un cadre de pilotage de l’économie sénégalaise afin de définir clairement les rôles et responsabilités face aux défis. Il est également recommandé de donner au secteur privé national ses lettres de noblesse pour qu’il puisse porter la dynamique économique du pays.
Alioune Ba, du Conseil national du patronat (CNP), interroge quant à lui les autorités : quelle suite sera donnée à la publication de ce rapport ? Pour le rassurer, l’un des rédacteurs du rapport précise que le document a fait l’objet d’un plan d’action remis aux autorités et qui sera intégré à la Stratégie nationale de développement (SND 2025-2029).
Dans cette même dynamique, le rapport appelle à un tournant stratégique articulé autour de l’accélération des réformes institutionnelles, d’un investissement massif dans le capital humain, de l’amélioration de l’environnement des affaires et d’une montée en gamme productive.
Autant de leviers indispensables pour faire de la compétitivité non seulement un objectif, mais une réalité durable.